Pour une Europe intelligente

Pour une Europe intelligente

Par Emile Servan-Schreiber

Les récentes découvertes scientifiques sur l’intelligence collective pourraient aider à rendre l’Europe plus intelligente. Voilà comment.

L’Europe déçoit quand elle semble incapable de résoudre les problèmes qui l’assaillent, parmi lesquels l’immigration incontrôlée,  la croissance faiblarde, le populisme virulent, l’insignifiance géopolitique et la crise écologique. Or la capacité à résoudre des problème est la définition même de l’intelligence. Et si l’on pouvait augmenter le Q.I. européen ?

Contrairement à ses grands rivaux – la Chine et les États Unis – l’Union Européenne est un assemblage hétérogène. Le nombre et la disparité des nations qui la constituent sont souvent invoqués comme une richesse , mais en réalité vécue comme un fardeau. Plus l’UE s’est élargie, moins elle est devenue gouvernable. D’où les appels des uns et des autres pour la « refonder ».

Pourtant, si l’on savait l’exploiter, la diversité qui caractérise le collectif européen pourrait être son plus formidable avantage compétitif, son arme secrète dans la compétition planétaire. La science moderne de l’intelligence collective nous enseigne que la diversité est un facteur essentiel de performance des groupes.

Vive la différence

Le théorème de la diversité, découvert par le sociologue américain Scott Page (*), prouve que l’intelligence d’un groupe résulte autant de la diversité des points de vue que de la finesse des analyses. Même une analyse superficielle peut contribuer à la performance du groupe tant qu’elle augmente la diversité des points de vue. C’est contre-intuitif, mais c’est mathématique. Pourquoi ? Parce qu’une diversité d’opinions permet non seulement de compenser les lacunes de chacun, mais aussi de neutraliser les erreurs intellectuelles des uns par celles des autres.

Pour que cette magie opère, il faut confronter les divergences avec une mécanique objective – par exemple un vote majoritaire, des paris, ou une moyenne arithmétique – plutôt que privilégier le consensus. Le premier ennemi de l’intelligence n’est pas le nombre, c’est le conformisme.

Transposé à l’Union Européenne, le théorème de la diversité implique de cultiver nos spécificités nationales plutôt que de chercher à les atténuer. Il ne faudrait pas redouter la diversité des cultures et des politiques, voire des modes démocratiques. Même si certains modèles de société nous paraissent moins performants, moins justes, ou moins démocratiques que d’autres, ils peuvent quand même contribuer à la diversité nécessaire à l’intelligence de l’Union. Aucun modèle n’étant parfait – cela se saurait ! – les excès des uns aident à contrebalancer les excès inverses des autres.

Très concrètement, ne devrait-on pas se réjouir de la possibilité d’élargir encore l’Union, par exemple en y invitant la Serbie, si ce supplément de diversité pouvait augmenter l’intelligence collective du club ? À l’inverse, ne doit-on pas se désoler de l’appauvrissement intellectuel qui résultera du Brexit, et se méfier des conséquences perverses d’une UE à plusieurs vitesses qui permettrait à une clique de nations de s’affranchir de la diversité nécessaire aux décisions intelligentes ?

Si l’idée d’une Union à plusieurs vitesses est si populaire, c’est en partie parce que la règle de l’unanimité paralyse souvent l’action européenne, ou l’oblige au consensus mou. Exploiter le formidable potentiel de notre diversité pourrait nécessiter d’abandonner le totem de l’unanimité qui interdit les divergences, au profit de majorités qualifiées. Paradoxalement, une règle d’unanimité conçue pour protéger la diversité des nations semble nous empêcher d’en profiter pleinement pour débrider l’intelligence de notre collectif.

L’impératif de l’empathie

La deuxième grande découverte récente sur l’intelligence collective est que les groupes les plus intelligents sont ceux qui distribuent mieux le temps de parole, et dont les membres font preuve de plus d’empathie. En mesurant le Q.I. de centaines de groupes, les scientifiques du MIT et de Carnegie Mellon (**) ont découvert que celui-ci dépend moins de l’intelligence individuelle des membres du groupe que de la proportion de femmes, justement parce qu’elles apportent souvent un supplément d’intelligence émotionnelle. La qualité de la communication entre les cerveaux compte plus que la puissance des cerveaux eux-mêmes, comme pour le réseau Internet, dont l’utilité dépend plus de la qualité de la bande passante que de la puissance des ordinateurs qui y sont connectés.

Transposés à l’Union Européenne, ces impératifs d’écoute et d’empathie semblent souvent manquer. Pas tant au niveau des institutions, qui respectent strictement le temps de parole de chacun et dont les fonctionnaires Bruxellois sont tous multilingues et multiculturels, même si l’avantage démontré des groupes plus féminins peut faire regretter la surabondance de costumes-cravates sur les photos de la Commission.

C’est surtout au niveau des peuples que le manque d’empathie est criant. Que sait le français moyen du polonais moyen, du hongrois, du hollandais ou du grec ? Essentiellement rien. Nos livres d’école résument notre histoire commune à celle de nos conflits avec nos voisins immédiats. Nos médias nationaux, même en période d’élections européennes, n’accordent qu’un temps de parole insignifiant à nos colocataires de l’auberge espagnole. Chaque peuple est intellectuellement et culturellement fermé sur lui-même. Ce soir à la télévision, on nous parlera plus probablement d’un fait divers en Bretagne que d’un enjeu culturel majeur en Allemagne.

Malgré tout ce qui fluidifie déjà les échanges – euro, Erasmus, Espace Schengen, et autres normes qui rendent possible le marché commun – la bande passante entre les peuples européens reste trop étroite. Tout ce qui aiderait à l’élargir pourrait rendre l’Europe plus intelligente. Est-ce un argument en faveur d’un service civique européen obligatoire, ou d’une d’armée européenne ? À l’inverse, toute initiative visant à réduire ou raréfier nos interactions – comme abandonner l’euro, ou entraver la libre circulation – risquerait d’abêtir l’Union, mécaniquement.

L’une des barrières les plus évidentes à la communication entre européens, directement ou par médias interposés, est celle du langage. Que chacun veuille préserver sa langue est naturel et souhaitable, car cela participe de la diversité. Mais pour que les européens puisse se parler, se lire, s’écouter, il faudrait les doter d’une deuxième langue qui soit commune. L’Anglais serait un choix judicieux, avec ou sans Brexit, car c’est déjà le plus petit dénominateur linguistique commun de tous les voyageurs (et il est trop tard pour s’en plaindre). L’enseignement intensif, dès le plus jeune âge, de l’Anglais comme seconde langue, comme c’est déjà le cas dans les pays baltiques et scandinaves, pourrait être une priorité de l’UE.

Il est par ailleurs dommage que ces élections européennes, qui constituent la seule consultation citoyenne à l’échelle du continent, soient restreintes à des suffrages nationaux sur des listes nationales. Cela n’incite pas les candidats à s’adresser aux autres peuples, ni les électeurs à s’intéresser aux idées politiques émanant d’ailleurs. On a proposé qu’un contingent de parlementaires européens soit élu par l’ensemble des européens sur des listes transnationales. Ce pourrait-être un moyen d’augmenter l’empathie politique entre les peuples.

Pour qui voter ?

L’Union Européenne est un collectif de nations unique au monde. Sa force réside dans le nombre et la diversité des peuples qui la composent. Notre succès commun dans la compétition mondiale dépendra autant de notre capacité à exploiter notre potentiel d’intelligence collective que du montant de nos investissements en intelligence artificielle.

De même que les neurosciences renseignent nos méthodes pédagogiques, les découvertes scientifiques sur l’intelligence collective pourraient guider la prochaine phase de la construction de l’Union Européenne. Toute nouvelle initiative, directive, ou autre projet de loi, devrait idéalement être évalué à l’aune des impératifs de diversité et d’empathie nécessaires au Q.I. collectif.

Alors ne rêvons pas d’une Europe écologique, insoumise, solide, progressiste, fédérale ou sociale ; ni pour une Europe des peuples , ou « qui protège ». Votons plutôt pour une Europe dont l’intelligence collective répandra à nouveau sa lumière sur le monde.

Let’s Make Europe Smart Again !

Références

* Page, S. (2007) The Difference: How the power of diversity creates better groups, firms, schools, and societies. Princeton University Press.

** Woolley, A., Chabris, C., Pentland,  A. Hashmi, N. et Malone, T. (2010) Evidence for a collective intelligence factor in the performance of human groups.Science, 330:6004.

Note : Une version de cet article a été publiée sur lepoint.fr

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